18 mars 2015 ~ 0 Commentaire

Le Stagiaire, la Bourgeoise, et compagnie…

Pour comprendre l’organisation d’une agence, il est quand même utile de revenir sur la bombe lâchée sur la société et qui comme partout aurait eu un impact modéré si en plus elle ne devait pas avoir une fonction de nettoyage par la suite. Nous étions alors à la veille de la grande purge, de la décision de cette nouvelle patronne qui avait été nommée pour faire le ménage dans l’organigramme début 2009. Et effectivement, il était question d’une femme ! A la demande du fond de pension qui était notre propriétaire, elle avait pour mission d’épurer l’ensemble de ses charges injustifiées pour enjoliver le paquet et ainsi lui trouver un acquéreur. Et bien évidemment, elle avait commencé par les gros salaires. Et notamment ceux des improductifs qui alourdissaient les agences.

Il est vrai qu’en définitive, au terme de plus de dix ans de fonction de commerciale, je me pose encore la question de leur rôle. A part passer leurs journées à se caler devant leur écran dans un grand bureau, et à raconter des blagues au directeur régional quand ils se retrouvaient pour des réunions de région, leur quotidien était assez limité en auréoles sous les bras. Il faut cela dit être objectif, toutes les sociétés concurrentes à la notre comme toutes celles avec une envergure nationale fonctionnaient comme telles. Un chef d’agence par secteur, à gérer un groupe d’individus et par delà un lot de dépôts. Seulement pour chaque unité, un cadre sédentaire de nommé avec à sa charge ses effectifs uniques. Pour le chef des ventes, de même concernant ses attachés technico-commerciaux. Si réunions sur une agence il y avait avec le chef, elles ne regroupaient que le chef des ventes et ceux des dépôts. Attendu que tout était informatisé et planifié par de savants calculs, les stocks comme les chiffres d’affaires arrivaient tout établi depuis le siège, donc juste à commenter dans le pire des cas.

Je pense que le lot du chef d’agence était plutôt de signifier à son supérieur qu’il était au courant de ce qu’il se passait sur son secteur, et de transmettre les informations de ses réunions à ses subordonnés. En somme savoir prendre un bloc et écrire les données à redescendre le moment venu, comme celles à remonter quand il était entouré de ses cadres. Maintenant que je mets des mots à une pareille fonction, je me rends compte que notre chauffeur évoluant avec sa carte du syndicat aurait pu assurer le poste attendu que lui-même s’exerçait à ce jeu durant ses rencontres mensuelles avec ses camarades. Il fallait surtout savoir formuler et reformuler lorsque le DR ne fournissait pas de schémas colorés, ceux-ci même qu’il fallait peut être s’appliquer à interpréter pour donner l’illusion de connaître des termes d’un autre monde. Pour ses effectifs cela pouvait paraître exceptionnel ainsi d’entendre leur supérieur utiliser des mots comme des images qu’eux n’auraient même jamais imaginé exister. Un poste d’interprète peut être avant d’être celui d’un manager. Extraordinaire donc.

Elle fut donc bien inspirée Caroline lorsqu’elle décida de faire le tour du réseau et d’aller humer cet univers de mâles qui avait pris le pli d’années de gavage en valeur ajoutée, et se complaisaient dans un schéma qui n’avait plus sa place. En fait, je dirais qu’outre sa réelle mission qui la guidait, elle était la seule qui pouvait sauver notre société. A ce propos, j’ai eu l’occasion de la voir par deux fois, déjà lorsqu’elle est venue se présenter à toute la région sud à sa nomination, puis plus personnellement dirons-nous lors d’une escale privée sur notre secteur. Je n’utiliserais pas de qualificatifs ou de ressentiment à cette approche, sur l’instant aucun jugement ne peut se valoir sur un tel niveau de responsabilités. En dehors d’être une femme qui avait envie de se faire violence à s’imposer dans un environnement masculin, j’ai eu envie de lui tirer mon chapeau. Qui plus était pour ce qui serait d’expliquer à certaines personnes hautes placées qu’il allait falloir fermer des sites, même si celles-ci par l’intermédiaire de sociétés civiles y étaient impliquées, donc juges et parties. Parce qu’avec ses yeux neufs, elle pouvait nous amener à évoluer dans le bon sens. Et parce qu’elle était une femme, elle serait pleine de bon sens. Seulement son rôle s’annonçait très ponctuel. Dommage.

A son arrivée, depuis quatre ans, j’avais un chef d’agence qui était comment dire, une bénédiction. Son profil insouciant du fait d’un lien familial privilégié avec le siège faisait que nous avions là un vrai manager. Lui inclus, comme tous les autres qui ont suivi, et encore celui en poste à la rédaction de ces lignes, ont tous été des erreurs de casting. Seulement parmi toutes ces perles, il est celui pour lequel j’ai préféré me lever le matin. Et je pense qu’au vu des chiffres depuis l’exercice 2006, la direction ferait preuve d’objectivité à avouer que ses derniers bilans furent les plus rémunérateurs jusqu’à ce jour sur l’agence. Ceux qui ont suivi n’ont jamais sorti de résultat d’exploitation aussi élevé, et encore moins su stabiliser les effectifs comme lui a su le faire. Il était celui qui donnait envie d’y aller, et même sans l’avoir plus croisé que ça durant mes tournées, je savais qu’avec lui parole valait accord sans jamais courir après la moindre preuve écrite. L’essentiel était le chiffre, et à partir du moment où ses réunions DR étaient assurées en visites touristiques avec tête haute en prime, il savait nous rendre la pareille.

Ainsi, comme les résultats sur une agence comme la notre, même à peine plus d’un an après la crise des subprimes, n’étaient pas à la hauteur, il fit volte face subitement, et bien après nous comprîmes que la patronne était passée par là. Plutôt que d’attendre les papiers officiels demandant son éviction, il anticipa et disparût. A ce moment, et depuis toutes ces années sous son management, tous savions que le jour où il abandonnait le poste plus jamais nous n’aurions autant de plaisir à commencer nos journées. Il n’est pas du tout question du moindre lien autre que professionnel avec sa personne me concernant, mais après tout ce temps chacun sur le secteur en conviendra, pour peu qu’il l’ait un jour côtoyé. Nous avions perdu beaucoup, et même s’il y a peu j’ai encore entendu ironiser sur son profil, on peut dire que les conneries ont vraiment commencé en juin 2009.

La place fut aussitôt occupée par mon chef des ventes de cette époque. Il devait avoir quinze années d’ancienneté à ce poste, et s’il avait été nommé pour ses capacités à encadrer il était déjà un mauvais choix. Seulement pas le choix du DR il faut croire, puisqu’à la première occasion dix huit mois plus tard lorsque continuera la chasse aux sorcières initiée par Caroline, il l’éjectera.

Un pur produit maison, qui je suis sûre laissait sa carte s’il venait à croiser un artisan le dimanche. Performant en connaissances techniques comme en prix, seulement pas du tout fait pour prendre un bloc et reformuler des données. Encore moins pour se faire obéir de ses effectifs. Son surnom de l’époque était le Stagiaire. Un novice roulant en C5 prêtait à plaisanteries forcément. Lui comme tant d’autres au travers toutes les directions régionales sortaient assurément du cadre. Nous nous doutions des sujets abordés en réunions DR, nous savions que tout ceci relevait du financier comme de la gestion. Seulement comment une société comme la notre pouvait confier les clefs du coffre à un type qui se vantait de ne pas faire ses comptes chaque mois, et laisser ça à sa femme ? Une caractéristique parmi tant d’autres, puisque nous l’imaginions bien entouré des autres chefs d’agence à essayer de comprendre l’étude d’un bilan comptable ou l’analyse des stocks afin de gérer au mieux les entrées et les sorties pour établir un prix de revient au mieux disant. Cela dit, il disposait d’un atout. Toujours une histoire décalée à raconter, une blague pour faire sourire le DR et l’assistance. Plus tard, peu après son limogeage, ses semblables me diront ne pas avoir compris qu’il soit parti. Ses semblables donc…

Parce que sur le terrain de nouvelles emmerdes étaient apparues. Une guerre ouverte entre les deux dépôts et le magasin. Des stocks informatiques sur l’un et physiquement sur un autre. Le propriétaire administratif se faisait appeler pour facturer quand un article était pris sur une autre aire de stockage. Là était la condition pour qu’il cède ses lots de matériels, sinon il se gardait se faire partir son stock. Des débilités jamais vues jusqu’à ce jour, mais des débilités nées du système de primes créé par l’entreprise, et individualisées pour chaque chef de dépôt. On avait donné naissance à une compétition sur chaque secteur, et chacun s’organisait pour faire sa paie sur le dos des autres. Si dans le groupe un pliait, il le faisait au bénéfice des deux autres. Ainsi j’ai vu le petit magasin commander des camions de béton, comme de fourreaux, pour que ses deux dépôts d’approvisionnement viennent se servir chez lui. Le contraire du logique lien avec les fabricants se déroulait tous les jours. Ainsi les statistiques de stocks était vues comme réduites sur les dépôts-mères, et s’accroissaient pour une unité de base. Alors, les félicitations étaient rendues aux fossoyeurs, au grand damne de cette dernière qui se faisait réprimander alors qu’elle subissait les primes de tous les autres.

En fait, rapidement virent jour de petites combines au sain de l’agence. Chacun tirait la couverture à soi, alors que ça n’avait jamais existé auparavant. Nous nous enfoncions davantage dans la crise financière mondiale et avant de rivaliser avec la concurrence il fallait prévenir des coups portés dans notre dos. Une sale ambiance même pas orchestrée par notre chef d’agence, car quand nous lui faisions part de nos difficultés il agissait telle l’autruche. Il n’était plus question de raconter des blagues, il fallait sauver notre cohésion et nous nous rendions compte que personne ne tenait la barre. Sans compter que parmi tous les sous fifres, pas plus n’avait le courage de taper franchement du poing sur la table. Effectivement tout avait été individualisé à l’extrême, nous étions en train de voir sombrer le navire, et tels de parfaits français tout le monde y allait en cœur étant assuré en cas de contrôle de toujours trouver un responsable. Autre qu’eux, ça va sans dire.

A l’origine on ne peut pas dire qu’au temps de son rôle de chef des ventes il ait atomisé son espace de vie. Je le revois encore se vantant qu’à son poste le principe était de regarder les ATC travailler, et là dessus partir sur un rire assuré, et rassurant. Pour lui. Ce n’est pas d’hier que dans cette entreprise les cadres vivent dans leur bulle, et comme je le dirai plus tard au DR avant qu’il ne l’éjecte, « il y a les cadres et les autres. Et les autres, nous sommes de la merde ». Combien de fois ai-je entendu ce chef des ventes comme le guignol qui lui a succédé à la fin sur le secteur, me dire que je devais m’en foutre puisque c’était l’entreprise qui payait. Il était là question de la moindre dépense comme de l’économie à mon petit niveau que je cherchais à faire faire à l’agence. Bien avant d’être actionnaire d’ailleurs, il m’est toujours arrivé d’optimiser mes faits et gestes accolant la démarche au gain que ça allait apporter à la communauté. Ca allait donc au delà de la conscience professionnelle. Seulement qui pouvait s’en vanter chez tous nos chers cadres ? Surtout quand celui-ci la veille de Noel, ordonna au magasin de prélever la totalité des étiquettes bonus sur des conditionnements-founisseurs, afin de dresser sa liste de cadeaux personnelle alors que ces avantages étaient réservés aux clients. Les boites se retrouvant en casier sans ces incitations à la vente.

Le principe que j’avais assimilé depuis toutes ces années et qui sautait aux yeux au final, était que la hiérarchie repose sur une perception essentielle. Nous sommes tous les nouilles d’un autre, et parce qu’il y aura toujours plus bas une tâche à dénoncer, autant se justifier au travers celle-ci. Tout comme je me rassurais à tord ou à raison en abordant le DR ou le moindre chef d’agence, je savais que j’avais en commun avec eux d’être une simple salariée. Et que tout patron là haut qu’il soit, il était comme moi, impatient la veille du vingt deux de chaque mois à toucher sa paie. Donc, tout moi ! Ainsi, sans forcément détailler la segmentation de l’organisation chez ce leader national, il était évident que tant que vous aviez un maillon faible en dessous, ou tout du moins à vos côtés, les lendemains seraient apaisés. Encore plus quand vous tombez sur un chef d’agence qui n’a pas compris cette liberté.

Je n’en suis pas fière, et si c’était à refaire ce serait sans nulle retenue. C’est pour ça que je ne m’étalerai pas sur l’épisode. En octobre 2010, profitant d’une journée phoning très à l’ouest, je provoquais un tête à tête avec le DR à l’abri de la salle commune pour lui faire part des merdes que nous connaissions depuis plus d’un an. Il va sans dire qu’il tomba des nues, et je lui répliquais qu’en « réunion cadres tout allait toujours très bien Madame la Marquise ». Le jeudi qui suivait ce lundi, il passait sur l’agence accompagné de son supérieur pour signifier la sortie au Stagiaire. J’ose espérer que ces élites n’avaient pas attendu après mon exposé pour prendre la décision, et qu’ils disposaient d’un dossier assez révélateur. Le poing sur la table, c’était moi donc. Et quand à mes collègues lésés je fis part de mes intentions avant, et des aboutissants après, la seule chose que je me fis entendre dire est que j’allais foutre le bordel. Bien sûr le ton était très négatif.

Depuis huit ans à cette date, le chef de mon dépôt de rattachement était toujours demeuré le même. Et lui aussi avait besoin qu’on s’y arrête. Autant à mon arrivée, peut être au vu des champions qui m’avaient précédée, j’étais très vite rentrée dans ses petits papiers, autant sur sa fin (puisqu’il partira de lui-même durant l’été 2013) le vent avait tourné. Cela dit, très rapidement j’ai aussi compris qu’autant professionnellement je devais être irréprochable, mais à titre personnel la règle était de ne jamais rien laisser dépasser. Je préférais laisser filer le reflet d’un quotidien très classique sans m’étaler sur mes loisirs comme mes hobbies, plutôt que rentrer dans des détails qui dévoileraient ainsi mes faiblesses. Tant chez lui, que chez mes supérieurs quels qu’ils soient, j’avais toujours pris soin de ne rien révéler de ma vie. Et aujourd’hui encore je m’en félicite. Mais tout ceci ne l’arrêta pas quand cette atmosphère d’individualisme vit le jour .

Bien avant, venant d’un dépôt où la leçon était quand même la satisfaction du client, j’ai eu un peu de mal à m’y faire. L’idée n’était pas de tout révolutionner, attendu qu’en cette partie du pays les gens avaient assurément leur rythme bien à eux (pas des violents donc, mais plutôt du caressant). Mais mon arrivée sur ce secteur était surtout une manière de développer le chiffre, qui faisait défaut depuis au moins deux ans. Ainsi, commençant à visiter le fichiers clients, je m’entendis souvent dire par mes interlocuteurs qu’ils ne souhaitaient pas travailler avec moi ayant eu un souci avec mon dépôt… Je remontais donc les informations, et comme par hasard amnésie soudaine, ou une explication établissant que le client était spécial. Vite je compris que déjà très mal placé et ne ressemblant à rien de très vendeur, le dépôt souffrait d’un chef lui aussi loin d’être très vendeur. Comme on dit souvent, il fallait le connaître. Seulement le faible chiffre d’affaires depuis deux ans, sans parler de la rotation de ses effectifs, expliquait tout à coup que peu de clients le connaissaient réellement. Mince alors. Donc que faire, si une soirée karaoké n’est pas dans les mœurs régionales ?

Dans les premiers mois, ramant bien réellement mais ramant dans le bon sens, je dus mon salut à une ouverture. Avec le recul c’est l’événement qui sauva ma carrière d’une dizaine d’années d’ailleurs. A cette époque ne demeuraient que deux points de vente sur l’unité économique, et dans les six mois un magasin apparut. Et il faut dire qu’à cet instant ce fut la fête. Très vite, ce miracle pour moi devint la référence au niveau national par son chiffre, mais surtout par sa marge. Sans forcément déshabiller l’autre dépôt, qui depuis six mois reprenait des couleurs, nous avions réussi à créer une clientèle de proximité et à établir une rotation en enlèvements qui nous évitait la charge d’un camion. Par un travail soigné, tant de ma part mais surtout parce que sur cet espace j’avais deux éléments au dépôt qui savaient vraiment considérer les clients et vendre. Tout fonctionnait parfaitement, et de l’autre coté la machine était relancée dans le même temps. Ainsi dix huit mois après mon arrivée sur le secteur, on peut dire que tout était rentré dans l’ordre. Et ainsi dés ce moment j’avais une alternative à la mauvaise humeur de ce chef de dépôt. Et c’était le bonheur.

Cependant, peut être voyant les euro se cumuler de l’autre coté, il se fit plus souple et rapidement nous travaillions de concert dans le sens de l’entreprise. Durant quatre ans, tout se passa pour le mieux. Vu que je commençais à connaître l’individu, j’avais pris l’habitude de me présenter à lui au bon moment et surtout su le prendre comme il fallait afin de ne pas voir mon travail de terrain en pâtir. Puis tout ceci prit fin quand le Stagiaire accéda à la fonction suprême bien plus tard. Et là en plus d’une ambiance à vomir, vint se coller du personnel incompétent et des histoires comme des insultes dont les clients étaient les témoins. Après quatre années d’expansion, il y eut quatre nouvelles années dans le sens inverse suite au départ de la Bénédiction.

Réellement depuis cet été 2005, il y a quand même une chose qui m’a toujours fascinée dans une si grande entreprise. Neuf ans après, la veille de mon départ définitif, je le vérifiais encore, mais pour en avoir parlé au sujet de structures identiques comme plus réduites l’anomalie se retrouve partout en définitive. Pareille à l’administration, quand une verrue est mise en évidence dans un groupe, il ne faut pas espérer faire entendre la voix de la raison à quiconque. Chacun préférera voir le bateau sombrer lentement mais sûrement plutôt que provoquer les choses et somme toute se salir les mains. Cette situation n’était pas typique à chez moi, elle se retrouvait partout dans le réseau, et je peux même dire que j’en avais côtoyé un juste avant comme lui sur un premier secteur. Mais là encore, si le chef d’agence ne se prononçait pas… Ce tableau ressemble bien à une cours de récréation. Et le plus navrant est de comprendre que celui qui est censé faire office d’instituteur se confond petit à petit dans le lot d’enfants, et qu’en définitive il ne vaut pas mieux qu’eux. Ainsi va la vie en entreprise aujourd’hui, la semaine d’intégration un jour se fera agrémentée d’une boite de Lego.

Tout commença en janvier 2011, et le calvaire dura près d’un an avant que l’espagnol ne débarque équipé de toute sa franchise. Nous étions sur le calendrier au troisième chef d’agence en à peine deux ans, et il faut dire que très très vite nous désespérions d’en voir un quatrième entrer en piste. Celui-ci avait plus de trente ans de carrière dans le réseau, et sa particularité était qu’il avait été le chef de dépôt de notre plateforme principale plus de dix ans auparavant. Ainsi, il réintégrait une agence qu’il connaissait bien, pour en assurer une fonction qu’il maîtrisait, mais son surnom ne vint pas forcément de cette aisance à aborder cette nouvelle mission.

La Bourgeoise avait cette capacité sans ouvrir la bouche à vous faire très rapidement comprendre que vous étiez un crétin; la Bourgeoise avait l’attirance d’un poulpe qui dés sa première brasse vous signifiait qu’il fallait se tirer dare dare; la Bourgeoise avait l’image de cette mégère qui fait fuir par l’odeur de ses jugements pire qu’une grand mère vous gonflerait avec ses gâteaux secs dégueulasses. Elle descendait alors de plus haut vers sa montagne, tel un ours qui aurait été obligé d’abandonner son pot de miel pour un pavé de bœuf hormoné du bord de mer, et autant dire que l’exercice au terme de plus de trois heures de voiture ne l’enchantait pas vraiment. Il faut préciser que la mission était plus une corvée qu’une promotion, car cette largesse était voulue par le siège sans être nullement négociable. En effet, souvent durant le grand nettoyage, lorsqu’un chef d’agence se voyait signifier la sortie, un de ses semblables tout juste à coté géographiquement devait assurer l’intérim en attendant un nouveau recrutement. J’ai même cru entendre qu’à cette époque une unique personne gérait jusqu’à trois secteurs tellement les départs avaient été accentués. Il allait sans dire que cette nouvelle orientation était bien sûr vide de toute compensation financière pour les éléments sollicités.

Donc à son arrivée, ce fut un festival.  Durant les réunions avec les autres agences, j’eus souvent l’occasion d’entendre les DR successifs dire que pour le secteur de la Bourgeoise ils avaient « identifié le problème ». Pendant dix ans, survivant aux uns et aux autres, il ne demeurait qu’elle, et chaque fois j’entendais dire cette fameuse formule: « nous avons identifié le problème… » sur cette agence du bout du monde où semble-t-il l’hiver était fatal aux affaires et ne demeuraient que le printemps et l’été pour faire le chiffre. Il était donc de coutumes de voir la dite agence au fin fond du classement à chaque rassemblement, mais depuis toutes ces années qui se suivaient et se ressemblaient l’éponge était passée assurément. Seulement, pour n’avoir tâté de la bourgeoise que durant ces regroupements, nous ignorerions que le fameux problème identifié n’était que sa présence sur le secteur en définitive. Mais comme disait si bien le directeur régional, nous étions quand même rassurés, nous avions identifié le problème…

Ainsi, la notion de service clients et de commerce prirent une nouvelle définition. J’avais tellement entendu dénigrer nos artisans que je pensais en avoir atteint la frontière, mais c’était sans compter le jugement de grand mère. Mettre une telle anomalie derrière un comptoir était une assurance dépôt de bilan à coup sûr. Un moment j’ai cru qu’avec mon chef de dépôt de rattachement ils étaient à ce point dans la même optique, que je les aurais bien vus faire des petits. Près de douze mois passèrent à négocier le service à la clientèle comme notre rémunération sur les paiements comptants (pour nous ATC puisque là aussi il fallait se battre), et je revois encore à cette époque mon chef des ventes se rouler par terre pour faire comprendre au boulet que notre raison d’être était ces services-là. Une fois de plus il fallait batailler contre ceux qui donnaient le la sur l’agence. Et comme il aura été souvent le cas, un seul individu mais à un poste décisionnaire, avait le don de sabrer vos efforts, au point que tirer la couverture à soi se sera un peu plus développé. Les magouilles avec les stocks avaient cessé, et le système de primes des sédentaires évolué en un pot commun à l’agence, mais malgré ce semblant de formatage il persistait un facteur hiérarchique qui nous désolait tous. Il devait et voulait être informé de tout ce qui se passait sur cette extension de fonction, mais il était aussi le frein évident à l’amélioration des chiffres. Ainsi de son agence d’origine nous savions que les performances étaient médiocres, et sa présence chez nous nous amènerait davantage à son niveau, fatalement. Son chef des ventes de là haut le suivant comme un petit chien dans ses opinions navrantes depuis tant d’années, il était alors entendu que quand l’un avait des gaz c’était forcément l’autre qui puait du bec.

Mais il restera un événement que j’associerai toujours à sa personne. Nous étions en juin 2011, et par un vendredi d’après midi à tourner, un camion benne heurta mon véhicule en reculant d’un parking. Dans mes pensées à cet instant et roulant à cinquante comme j’étais en ville, je mis à peine dix mètres pour stopper ma course. En regardant derrière, je compris rapidement ce qu’il venait de se passer. Donc, après avoir rédigé le constat sur lequel je n’avais aucun tort, je parvenais à diriger la C3 vers mon dépôt et sans attendre j’informais mon chef des ventes pour qu’il vienne me chercher afin de me déposer sur notre plus gros site. Après avoir rempli tous les papiers nécessaires et vu la procédure adéquate avec le siège, on acceptait que je prenne en attendant une voiture dormante de l’autre côté du département pour continuer à travailler. Seulement, à mon arrivée avec mon supérieur sur les lieux, je croisais la Bourgeoise…

Depuis quinze heures, il se passa quatre vingt dix minutes. Quatre vingt dix minutes de calvaire. Il fallu qu’un rouvre l’enveloppe et refasse les mêmes gestes que j’avais effectués en liaison avec le siège, et en même temps que l’autre s’y mettait pour la troisième fois j’avais droit à une remontrance. Tout était plié et je ne demandais qu’à saisir mon nouveau véhicule pour retourner travailler, seulement deux bureaucrates avaient décidé de faire du zèle. Et pour une croix sur le constat, la Bourgeoise partait dans ses fameux jugements qui un peu plus chacun me signifiaient que j’étais une imbécile, donc. Ainsi, lorsque je fus reconnue apte à décrocher de ces débilités, je ne pensais qu’à rentrer chez moi. Ayant eu ma dose de conneries pour la semaine.

Le week end passa, et ressassant les faits je décidais de téléphoner au DR de cette époque dés le lundi. Je ne pus le joindre, seulement j’informais de la parodie de management sa secrétaire. Alors, quelle ne fut pas ma surprise de voir la Bourgeoise le vendredi qui suivait, arriver dans mon bureau toute penaude et prendre soin de refermer ma porte derrière elle. En fait, sans le savoir j’avais cherché à joindre son supérieur alors que tous deux étaient en réunion en début de semaine. Et n’ayant pas plus d’affinité avec celui-ci, mais lui me reconnaissant comme une commerciale qui faisait le boulot sans poser de problèmes à quiconque, il avait forcément du le signifier à la grosse nouille. Ce qui expliquait son apparition la queue entre les jambes ce jour-là. Ainsi, je lui rappelais que je sortais d’un accrochage qui avait vu ma voiture déclarée épave suite au pliage de toute sa longueur droite, que les vitres avaient volé en éclat au point de me retrouver avec des morceaux de verre plantés dans le visage, et que n’importe quel français en aurait profité pour se prendre un arrêt de six mois pour choc psychologique. Il essaya maladroitement de se justifier, et à cette minute je sus qu’il ne ferait plus jamais obstruction, comprenant que je ne m’arrêterais pas à un organigramme si besoin était.

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