17 mars 2015 ~ 0 Commentaire

L’Huitre.

Depuis notre secteur, il avait fallu à peine plus d’une heure de route. Nous étions le trente août 2012, et cette première réunion allait enchaîner sur d’autres à cette même époque chaque année. En effet, tout le réseau rentrait de vacances, et il serait de coutumes que nous ayons droit à ce rassemblement commercial en cette veille de fin d’année pour nous expliquer ce que nous ignorions petits employés, que les quatre prochains mois ponctueraient le bilan comptable et que de ce fait il fallait redoubler de motivation. Alors bien entendu, il fallait faire déplacer chacun, entre véhicules et frais d’hôtel pour certains, pour nous souligner que nous étions une entreprise privée vivant sans subventions de l’Etat et que par conséquent il était requis de développer notre meilleur sens commercial en ces temps difficiles. Car nous étions au quatrième exercice comptable de baisse depuis le début de la grande crise, et il allait sans dire que tous là haut espéraient en une énième fin d’année pour remonter les résultats. Un peu comme cet éternel sentiment français, qui fait que nous retournions les statistiques dans tous les sens la veille de la dernière confrontation pour voir si nous serions qualifiés. En somme, gagner le dernier match avec un maximum de pression alors qu’il aurait été si simple de tous les remportés dés le début de l’année.

Je me souviens passer la porte de la salle et me retrouver face à trois personnes dévisageant chaque arrivant. Deux chefs d’agence et le nouveau directeur régional. Deux spécialistes de la lèche et un novice découvrant les têtes de ceux sur lesquels il allait apposer des numéros, parce que comme ses prédécesseurs il ne changerait rien à la méthode à toujours se mélanger aux cadres et pas du tout à ceux qui étaient réellement au charbon. Comme pour aller à l’essentiel et ignorant volontairement l’humour de circonstance que deux s’essayaient à développer, je demandais le nom de ce nouvel interlocuteur et passais mon chemin sans plus de révérence. Il était ainsi le deuxième à ce poste que je croisais depuis ma venue sur le secteur courant 2005, et à l’image de l’autre sa fonction n’en serait pas plus grandie une fois de plus.

Comme souvent lors d’une présentation, la bonne humeur et les plaisanteries sont de sortie. Il faut reconnaître que l’instant n’est pas des plus aisés, puisque face à vous se dresse une salle pleine de gens que vous aurez à motiver, et surtout auprès desquels il faudra faire montre d’autorité comme de rigueur. La première impression étant souvent la meilleure, tout se jouait à cette minute et il faut dire que globalement le style fut apprécié. Si j’avais fait le déplacement pour une franche déconnade et une journée à jouer les touristes, j’aurais bien mis un quinze ou seize sur vingt. En incluant le menu on pouvait même pousser au dix huit attendu que j’avais tout loisir de m’exercer discrètement au dessin durant le monologue du nouveau. Il faut reconnaître, que ces déplacements avaient l’avantage de fournir une journée de bullage sponsorisée par notre employeur même si tous venions à reculons jouer les sédentaires pour voir un type faire le beau alors que la majorité n’aurait jamais à faire à lui directement.

Puis, il arriva un moment où des questions ouvertes furent proposées. Un peu comme on essayerait de réveiller l’assistance puisqu’en ce milieu de matinée les différentes pauses café ne garantissaient pas une attention définitive. Et là, autant par vice à remettre une idée en place par rapport à mes deux supérieurs qui jouaient les premiers de la classe à se dresser au second rang bien droits, que pour tester mon interlocuteur entre deux sourires de bonne humeur, je lançais l’interrogation du moment. Interrogation qui était au centre de quelques difficultés sur mon secteur, et qui était l’occasion de mettre à la décision une voix dominante afin de faire taire certains. Il était alors question des offres de prix qui étaient saisies au dépôt, que depuis dix ans sur mes différents secteurs on m’avait interdit de faire, parce qu’elles sous entendaient que je m’assoie à un bureau pour les établir alors que mon rôle était d’être itinérante.  Depuis toujours mes supérieurs me demandaient de m’en remettre à un chef de dépôt ou un chef tout court, de façon à ne pas avoir à perdre de temps à faire des allées et venues, poussant même la consigne à ne surtout pas avoir à me croiser sur un site quelque soit le jour de la semaine. Principe qui était alors remis en question à cette époque, davantage pour que certains se délestent de leur tâche aux dépends du vendeur à qui on demandait d’en faire toujours plus. Et là, ce fut du grand art.

La réponse fut à l’image de celle que je donnais à mes tous débuts. Le meilleur moyen de conserver tout son crédit, est soit de botter en touche, soit de dire tout simplement qu’on ignore la marche à suivre et qu’on s’active à se renseigner. Lui décida de botter en touche. Une si belle et majestueuse chaussure se prononçant pour une ignorance parfaite mais reléguée à un tiers, que même mon voisin de table qui commençait à son poste de commercial me dit qu’il ferait un grand chef. Un grand chef version bien de chez nous. Seulement à cette remarque, je lui expliquais que je n’attendais nullement de réponse en mon sens. Tout ceci n’était que vice il faut le reconnaître. Ainsi, prenant la parole devant toute la salle face à un inconnu en somme, je mettais en avant assurément auprès de mes chefs directs que je n’hésitais pas à faire entendre ma voix, et que par là même sur un sujet on ne peut plus local je demandais son avis à leur supérieur. La forme plutôt que le fond. Et en l’occurrence ici, même en passant à un niveau supérieur rien n’avait avancé. Alors que l’information touchait deux commerciaux en plus de moi, il nous fut expliqué qu’il fallait trouver une cohésion avec notre hiérarchie, rien de plus. Donc il ne savait pas de quoi je parlais, et me renvoyait à une organisation de l’agence avec des mots qui m’auraient indéniablement endormi sur mon dessin si je n’avais pas étais à l’origine du verbe.

Alors, en plus de sortir de mon périmètre de simple exécutante de base, le débutant eut la bonne idée au moment du repas de venir à chaque table nous demander nos impressions à cette mi journée. Attitude très professionnelle il va sans dire, comme elle aurait pu être source à améliorations de sa personne sur la seconde étape plus tard. Seulement quand il arriva sur moi, il me demanda fin physionomiste qu’il était, si sa réponse m’avait convenu. Je revois encore les têtes baissées à détailler leur assiette comme le silence de mort qui entourait alors le cercle nappé des dix que nous étions, lorsque j’avançais qu’il n’avait pas du tout répondu à ma question. Et enchaînant je réclamais un simple oui ou un non par rapport à cette situation donnée. Je devais faire mes devis moi-même ou mes chefs continuaient à en avoir la charge ? Rien de plus.

Il parut alors freiné dans son enthousiasme de départ comme il avait été étonné de mes termes employés lors de mon intervention. Cela dit, rien de nouveau ne fut annoncé. Il demeurait que monsieur ne savait pas, et s’en remettait aux deux cadres. Même si tous soulignaient ma perspicacité et ma virulence de l’instant autour de la table après qu’il eut tourné les talons, il allait sans dire que j’avais mon opinion. Ma première impression.

Ainsi, elle fut totalement établie début avril 2013 lorsque je le croisais une deuxième fois. A cette occasion il était convenu de nous expliquer ce que je m’évertuais à faire depuis la quatrième semaine de janvier 2012, mais à la différence de l’été de sa présentation il venait accompagné de son supérieur, le directeur commercial France. Durant toute une journée, il fut question d’informatique, de ce fameux logiciel que certains depuis plus d’un an remplissaient de leur activité hebdomadaire en parallèle de la version papier d’origine. En plus de cette fonction, le siège nous demandait de saisir en même temps toutes nos commandes, elles seraient alors transmises à nos dépôts respectifs chaque soir lorsque nous brancherions nos appareils portables de chez nous. De façon à ce que les commandes puissent être traitées dés le lendemain. Le binôme par sa présence signifiait surtout que cette tâche supplémentaire n’était en rien négociable, et que tous devaient s’y plier sous peine de sanction. Plus d’un an après elle sera bien loin d’être généralisée en définitive.

Durant cet exercice, je pus asseoir consciencieusement l’opinion que je me faisais du DR depuis sept mois, et elle ne varia en rien jusqu’à mon départ de l’entreprise. Dans une société privée, il n’y a rien de plus significatif que de mettre un élément devant son supérieur pour déterminer sa vraie nature. Et subitement toutes ses lacunes vous apparaissent. De cet humour qu’il travaillait depuis notre première rencontre, ce fut finalement à le voir évoluer devant son chef que je souris réellement de sa personne. Ainsi, que penser de ce cadre si haut élevé qui s’appliquant à faire son exposé devant son juge, s’appuie de son bras tendu sur une cloison et dévoile ainsi une magnifique auréole de sueur à son aisselle ? Que penser, le printemps à peine commençant, de celui qui distribuant les bonnes notes sur une dizaine de départements soit si disposé à stresser dans un exercice qui n’avait rien de si tranchant mais plutôt administratif ? Ce jour-là, son peu de crédit se déposa sur sa belle chemise mauve et disparut à jamais. Les silences et les hésitations finiront de l’achever, et j’en concluais un peu plus que tous nous nous ressemblions dans cet organigramme de danseuses, puisque chacun était un simple salarié de ce gros ensemble, ni plus ni moins.

Le petit gros qui lui donnait la répartie faillit un instant nous impressionner, mais au final à le deviner assis la plupart du temps  au pied du beau stressé, seul le premier rang aura certainement été subjugué d’une possible sévérité. Au début de la journée, lorsque j’allais vers lui pour lui serrer la main je pris en même temps soin de noter son nom lui faisant répéter par deux fois pour être sûre. La quarantaine bien tassée, je me trouvais davantage interrogative quant à voir un homme si jeune avec autant d’embonpoint sachant qu’il avait forcément chaque jour des interlocuteurs essentiels à aborder, de par son rôle. Il me peinait presque à croire qu’il faisait peur, parce que sans mot dire il était lui-même une parodie d’un éventuel profil commercial.

Et comment aurait-il jugé l’initiative s’il avait pu être spectateur de la comédie du 6 décembre 2013 ? Ce jour-là, nous étions conviés à une réunion fournisseur pour une matinée, dans le but de nous présenter les nouveaux produits ainsi que leurs tarifs. Dans une salle comble de tout ce que faisait l’entreprise d’itinérants comme de cadres les manageant sur la région sud, un rétroprojecteur dévoilait la photographie des différents modules de traitement en assainissement, et par la suite le tableau récapitulatif selon les capacités des produits avec les prix d’achat de l’entreprise accolés. Il suffit alors qu’un pragmatique sorte son téléphone portable pour saisir l’instant, pour que tous nous le fassions devant l’absence d’opposition franche de la hiérarchie. Ainsi, le fabricant s’en étonna, expliquant devant le DR sans répartie aucune, que dans d’autres régions ce genre de liberté n’aurait nullement été tolérée. Tous restions à écouter, et rien ne fut ajouté, me laissant il faut dire sans voix. Pour explications, il est utile de préciser qu’à cette époque, comme depuis toujours dans notre structure, la rotation des effectifs itinérants était encore assez prononcée pour ne surtout jamais laisser sortir ce genre d’informations. Il ne manquait plus que les bonifications de fin d’année et nous savions tout. Trois mois plus tard je participais à un premier entretien chez notre concurrent direct, et à cet instant j’avais alors tout loisir d’éveiller l’intérêt de mes interlocuteurs en sortant de belles photographies tout simplement.

Une fois de plus, si j’avais voulu être une spécialiste du louvoiement, j’aurais demandé à être cadre dans cette belle entreprise. Une fois de plus on nous présentait des profils qui devaient se persuader chaque matin d’être des éléments déterminants dans l’organigramme, pour se valoriser. Tout ceci nous ramenait un peu plus aux difficultés que nous subissions depuis quatre ans, sans véritables réponses ou envies d’en découdre bien franchement. Une autre occasion nous était donnée de juger à notre tour, avec nos mots, et cette évidence à si peu de réalisme du terrain quand on se penche pour du haut de sa tour observer le monde d’en bas. Même si la direction avait changé fin 2011, il semblait que les fondamentaux n’évolueraient en rien, qui plus est puisque le nouveau président s’évertuait à rapatrier les décideurs de son ancien employeur à ses cotés. Ancien employeur qui lié au bâtiment par des articles d’outillage et de visserie n’avait rien de comparable avec nos produits chantier en catalogue. Nous connaissions tous les défaillances de la structure, et même énoncées à cette rencontre, nous savions très bien que rien ne changerait. Des anomalies étaient analysées par les nouvelles têtes, et même si elles décidaient de les gommer dans le bon sens, ces messieurs étaient juste en campagne. Presque de la politique donc.

Donc, on nous avait fait déplacer pour deux heures de voiture afin d’entendre des banalités. En son temps, au lendemain d’un tour de France des dépôts qui avait vu naître un sincère étonnement de sa part sur l’implication du moindre salarié, Caroline nous avait davantage donné envie d’aller à la guerre. L’ultimatum était échu depuis bien longtemps, et plus personne ne croyait en l’avance des troupes sur le marché de la construction. La débandade avait commencé bien trois ans auparavant, lorsque la revente de la société avait échoué suite aux coupes dans les charges salariales. La grande purge avait donné des résultats comptables, mais pas un résultat essentiel. Le fond de pension gardait son boulet sur les bras, comme beaucoup d’établissements similaires achetés avec un montage financier commun. Ce nouveau président avait donc été nommé, pour reconstruire ce que la précédente avait tranché. Les trous laissés pour raison d’économie et de bon sens, allaient être comblés par de nouvelles embauches. Ainsi, nous récupérions un chef d’agence qui s’effacerait pour aboutir à une autre phase d’intérim. Du grand n’importe quoi, et à partir de là comment motiver une armée, si parce que la tête changeait l’esprit disparaissait pour une énième politique.

Un nombre sans attendre leur licenciement avait décidé de quitter le navire par ambition tout court, et de certains qui se retrouvaient congédiés ils avaient en commun de faire partie des meilleurs. Comme dans n’importe quelle entreprise, nous avions cette capacité à scier la branche sur laquelle nous étions assis. En fait, le mérite en revenait aux décideurs qui s’étaient succédés depuis toutes ces années. Une chasse aux sorcières qui consistait à tailler ce qu’on essayait de faire passer pour de la mauvaise graine, afin de se valoriser dans sa fonction, et surtout signifier que moins il y en avait en dessous plus sa place était utile. On coupait alors, et on se préservait en expliquant que le manque de résultats était du au fait de l’absence de manager à la base, bien évidemment. On ne pouvait pas indéfiniment tenir une structure par ces raisonnements chaotiques, mais sur le moment la question était surtout de tenir sa place d’un mois à l’autre. Je n’ai pas eu l’occasion d’assister à des réunions DR visées par uniquement nos cadres lorsque le grand ménage a commencé, mais tous devaient bien se tenir droits et pas une oreille ne devait dépasser. Entre 2008 et 2009 nous avions perdu plus de cent millions de chiffre d’affaires, soient quinze pourcents, autant dire que pour les blagues il était bon de garder tout ça pour les week end en famille. Bien avant 2007, cette somme était à elle seule notre résultat d’exploitation, et les années passant puis les chiffres baissant, à la minute où j’écris le dernier résultat net a été divisé par plus de trois depuis cette époque.

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